La renouée du Japon : Une filière pour l’économie sociale et solidaire

La renouée du Japon économie sociale et solidaire

Mobiliser les acteurs de l'ESS pour transformer une plante invasive en opportunité de croissance

💬  L’article en bref

 

  • La renouée du Japon est une espèce exotique envahissante avec une gestion complexe, longue et coûteuse.
  • Cette gestion demande un savoir-faire du terrain (fauche, bâchage, éco-pâturage) et mobilise de la main-d’œuvre : c’est une opportunité d’activité pour l’économie sociale et solidaire (ESS).
  • La biomasse récoltée peut alimenter de nouvelles filières, comme le biogaz ou les molécules pour la cosmétique.
  • Le projet ENVAHISSENS (SPIGEst, L’ORTIE, PROFILIA, Université de Lorraine) veut faire de cette contrainte un levier d’emploi et de réinsertion.

Elle est invasive, oui.
Mais comme en Asie, une filière organisée peut la valoriser, et l’ESS a toute sa place dans cette filière.

Une invasive difficile à gérer

La renouée du Japon (Reynoutria japonica) est largement implantée sur le territoire français. Sa forte capacité de propagation, ses impacts sur la biodiversité et la difficulté à limiter son développement en font un enjeu environnemental majeur (Jones et al., 2018 ; Martin et al., 2020 ; Cottet et al., 2015).

Les acteurs du Grand Est la perçoivent comme telle. Dans une enquête sur les espèces exotiques envahissantes dans la région Grand Est, menée par la CEREMA (Direction territoriale Est, Département Aménagement et Développement Durables) et publiée en 2018, c’est l’espèce la plus citée, avec 62 citations, loin devant le robinier faux-acacia, l’arbre aux papillons, la balsamine géante et la berce du Caucase (CEREMA, 2018).

sondage renouée du japon grand est

Étude quantitative réalisée auprès d’un panel de 94 répondants

Une gestion qui demande un savoir-faire

Aucune méthode ne suffit seule, et toutes s’inscrivent dans la durée :

01

 

La fauche répétée, toutes les 5 semaines d’avril à septembre, épuise les réserves de la plante et empêche sa floraison (Plante & Cité, 2016 ; Michelot-Antalik et al., 2024). À Saint-Nicolas-de-Port, un massif a régressé après 3 ans de fauches suivies d’un semis de végétaux indigènes compétitifs.

02

 

Le bâchage, adapté aux zones difficiles d’accès, prive la renouée de lumière. Il demande une coupe préalable des cannes, puis une bâche maintenue au minimum 3 ans avant la réintroduction de végétaux locaux.

03

 

L’éco-pâturage caprin, testé avec la chèvre de Lorraine, affaiblit les rhizomes par le broutage répété des feuilles. Des études de 2016 confirment son efficacité, la valeur fourragère de la plante et l’absence de toxicité ou de transfert de polluants vers les chèvres.

Ces méthodes ont un point commun : elles reposent sur un travail régulier, manuel et de proximité, pendant plusieurs années. C’est précisément ce qui en fait un terrain d’activité pour l’ESS.

L’ESS, un acteur naturel de ces nouvelles filières

L’économie sociale et solidaire place l’utilité sociale et territoriale au cœur de son modèle. La gestion des plantes invasives lui correspond à plusieurs titres :

    • Des emplois locaux et durables. Les chantiers de gestion sont récurrents et ancrés dans le territoire, ce qui permet de structurer des activités et de dynamiser l’emploi dans le secteur de l’ESS.
    • Des parcours de réinsertion. Des tâches concrètes, utiles et accessibles, qui peuvent servir de support à des parcours d’insertion professionnelle.
    • Des filières à créer. Là où l’on ne voyait qu’un déchet, il y a une ressource à collecter, trier, transformer et valoriser, donc de nouveaux métiers et de nouvelles chaînes de valeur.
💡

À savoir…

L’économie sociale et solidaire (ESS) désigne un modèle économique qui concilie activité économique et utilité sociale ou environnementale, en plaçant l’humain et l’intérêt collectif au cœur de son fonctionnement plutôt que la recherche du profit (source : économie.gouv).

L’enjeu est de passer d’une dépense subie par les collectivités à une activité qui crée de la valeur sociale, économique et écologique.

ENVAHISSENS : un réseau de l’ESS pour transformer une problématique en opportunité

Le nom ENVAHISSENS est la contraction d’« envahir » et de « sens » : donner du sens à des plantes qui envahissent, en valorisant les résidus de plantes invasives disponibles sur le territoire. L’association réunit SPIGEst, L’ORTIE, PROFILIA et l’Université de Lorraine, et se concentre pour l’instant sur la renouée du Japon.

Renouée du Japon Envahissens

Crédit photo : Muriel BARBIER-BOILEAU

Sa force est son fonctionnement en réseau. Aucune structure n’assure seule l’ensemble des missions : chaque partenaire apporte des connaissances scientifiques, une expertise technique, des capacités opérationnelles ou des relais institutionnels. Cette complémentarité répond à une problématique complexe, qui demande des compétences variées (Leloup et al., 2005 ; Provan & Kenis, 2008).

Le projet s’organise autour de trois axes :

  • Écologique : travailler avec les collectivités pour structurer des plans de gestion efficients.
  • Économique : dynamiser l’emploi dans l’ESS.
  • Bioéconomique : valoriser la biomasse issue de ces plans de gestion.

De la gestion à la valorisation : créer de nouvelles filières grâce à l’ESS

La biomasse issue des plans de gestion n’est plus seulement un déchet : elle devient une ressource (European Commission, 2018 ; Stegmann et al., 2020).

Deux pistes sont explorées :

⚡

L’énergie

La biomasse issue de la fauche peut être méthanisée pour produire du biogaz, à condition de bien maîtriser le digestat pour éviter toute repousse.

🧪

Les molécules à haute valeur ajoutée

Riche en composés antioxydants (stilbènes, flavonoïdes), la renouée alimente des marchés comme la cosmétique, avec des actifs et des conservateurs naturels.

Chaque débouché ouvre de nouvelles étapes de travail (récolte, logistique, préparation, transformation) et donc de nouvelles opportunités pour les structures de l’ESS.

C’est ce lien entre gestion écologique, valorisation et emploi qui donne sa cohérence au projet.

CONCLUSION

La renouée du Japon reste une contrainte pour les territoires, mais elle peut aussi devenir un levier : de nouvelles filières, des emplois locaux, des parcours de réinsertion et une valorisation de la biomasse. En associant gestion écologique et ESS, ENVAHISSENS montre qu’une problématique peut se transformer en opportunité collective.

BIBLIOGRAPHIE

Cerema Est (Chrétien, L., Klipfel, I., Morand, A., Noiret, S., & Valat, G.). (2018). Les espèces exotiques envahissantes dans la région Grand Est : perceptions, initiatives et attentes des acteurs du territoire. Direction territoriale Est, 110 p. https://www.grand-est.developpement-durable.gouv.fr/IMG/pdf/rapport_cerema_eee_gdest_2018.pdf

Commission européenne. (2018). A sustainable bioeconomy for Europe: strengthening the connection between economy, society and the environment – Updated Bioeconomy Strategy. Office des publications de l’Union européenne. https://knowledge4policy.ec.europa.eu/publication/sustainable-bioeconomy-europe-strengthening-connection-between-economy-society_en

Cottet, M., Piola, F., Le Lay, Y.-F., Rouifed, S., & Rivière-Honegger, A. (2015). How environmental managers perceive and approach the issue of invasive species: the case of Japanese knotweed s.l. (Rhône River, France). Biological Invasions, 17(12), 3433‑3453. https://doi.org/10.1007/s10530-015-0969-1

Jones, D., Bruce, G., Fowler, M. S., Law-Cooper, R., Graham, I., Abel, A., Street-Perrott, F. A., & Eastwood, D. (2018). Optimising physiochemical control of invasive Japanese knotweed. Biological Invasions, 20(8), 2091‑2105. https://doi.org/10.1007/s10530-018-1684-5

Leloup, F., Moyart, L., & Pecqueur, B. (2005). La gouvernance territoriale comme nouveau mode de coordination territoriale ? Géographie, économie, société, 7(4), 321‑332. https://www.cairn.info/revue-geographie-economie-societe-2005-4-page-321.htm

Martin, F.-M., Dommanget, F., Lavallée, F., & Evette, A. (2020). Clonal growth strategies of Reynoutria japonica in response to light, shade, and mowing, and perspectives for management. NeoBiota, 56, 89‑110. https://doi.org/10.3897/neobiota.56.47511

Michelot-Antalik, A., Kergunteuil, A., Genty, L., Montagne, P., Robin, C., Tehranchi, M., & Lerch, S. (2024). Ecological restoration combining mowing and competition limits the development of invasive Reynoutria japonica. Journal of Environmental Management, 366, 121818. https://doi.org/10.1016/j.jenvman.2024.121818

Plante & Cité. (2016). Gestion écologique des plantes envahissantes terrestres dans les Jardins, Espaces Végétalisés et Infrastructures (JEVI) : rapport d’enquête. Angers : Plante & Cité. https://www.plante-et-cite.fr/files/ressource/file:840

Provan, K. G., & Kenis, P. (2008). Modes of network governance: Structure, management, and effectiveness. Journal of Public Administration Research and Theory, 18(2), 229‑252. https://doi.org/10.1093/jopart/mum015

Stegmann, P., Londo, M., & Junginger, M. (2020). The circular bioeconomy: Its elements and role in European bioeconomy clusters. Resources, Conservation & Recycling: X, 6, 100029. https://doi.org/10.1016/j.rcrx.2019.100029

 

 

 

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