De l’Asie au Grand Est : histoire, enjeux et valorisation de la renouée du Japon
💬 L’article en bref
- Originaire d’Asie de l’Est, la renouée du Japon y est utilisée depuis des siècles en médecine et en cuisine, ses ennemis naturels limitent son expansion.
- Introduite en Europe au XIXe siècle à partir d’un clone unique, elle est devenue fortement invasive, y compris dans le Grand Est.
- Ses rhizomes, riches en stilbènes comme le resvératrol, ouvrent des pistes de valorisation en pharmacie, en cosmétique et en compléments alimentaires.
Plante médicinale et alimentaire en Asie, fléau écologique en Europe : la renouée du Japon est une espèce aux deux visages.
Retour sur son histoire et sur les pistes pour transformer une contrainte en ressource.
Une plante ancestrale en Asie
Originaire d’Asie de l’Est (Japon, Chine, Corée), la renouée du Japon (Reynoutria japonica) figure dans d’anciens ouvrages médicinaux. Le Mingyi Bielu, texte de la période Han, la mentionne, et le Tang Ben Cao (659) la recommande contre la dysenterie. En Corée, elle apparaît dans le Dongui Bogam (1613). Elle est aujourd’hui inscrite à la pharmacopée chinoise, et utilisée en médecine traditionnelle en Corée.
Au Japon, on mange ses jeunes pousses cuites ou marinées.

Crédit photo : MURIEL BARBIER-BOILEAU
Dans son milieu d’origine, elle n’est pas envahissante. Des insectes et des champignons l’attaquent, la concurrence des autres plantes limite sa croissance, et un petit insecte spécialisé, Aphalara itadori, se nourrit d’elle. Elle y passe pour une plante commune, pas pour un nuisible.

Crédit photo : MURIEL BARBIER-BOILEAU
Trois noms pour une même Renouée
Décrite d’abord sous le nom de Reynoutria japonica par le médecin et naturaliste néerlandais Houtt en 1777, elle a été nommée Polygonum cuspidatum par les naturalistes et botanistes allemands Siebold et Zuccarini en 1846, puis classée dans le genre Fallopia en 1988. Il a fallu attendre le début du XXe siècle pour comprendre qu’il s’agissait de la même plante. Les trois noms circulent encore dans la littérature, ce qui complique les recherches bibliographiques.
Comment est-elle arrivée en France et en Europe ?
Le médecin et botaniste Philipp Franz von Siebold rapporte une plante du Japon aux Pays-Bas à la fin des années 1840, et presque toutes les populations européennes descendent de ce clone unique. Les dates varient selon les sources, certaines évoquant les années 1820.
La plante est alors vantée pour ses qualités ornementales, fourragères et alimentaires. Les plus anciens spécimens d’herbiers d’Europe viennent de Lorraine, du jardin botanique de Nancy (1853).
Elle s’hybride ensuite avec la renouée de Sakhaline, une autre espèce asiatique introduite plus tard. Leur hybride, la renouée de Bohême (R. × bohemica), n’est reconnu qu’en 1983. Ces trois plantes forment ce qu’on appelle les « renouées asiatiques », les seules à poser problème en Europe : la grande famille des renouées compte de nombreuses autres espèces, indigènes et inoffensives.
Différencier les renouées asiatiques

Crédit photo : MURIEL BARBIER-BOILEAU
Une espèce devenue envahissante
La renouée du Japon atteint 4 mètres de haut, avec des rhizomes qui peuvent mesurer 15 à 20 mètres. Elle se multiplie principalement à partir de fragments de rhizomes ou de tiges, et colonise surtout les berges des cours d’eau. Une intervention mal maîtrisée peut donc la disperser.
Sans ses ennemis naturels, elle s’installe durablement. Des études rapportent un recul de la flore locale, mais une revue de la littérature rappelle que les recherches restent modestes et que l’effet à grande échelle reste à vérifier.
Conséquence nº1
Les plantes
Là où elle s’installe, on trouve moins de plantes locales, et elles couvrent moins le terrain. Certaines espèces semblent toutefois mieux résister que d’autres.
Des études suggèrent aussi que ses rhizomes (les tiges souterraines) libèrent des substances qui gênent les plantes voisines : elles ralentissent leur croissance et empêchent leurs graines de germer. C’est ce qu’on appelle l’allélopathie.
Conséquence nº2
Le sol
Elle modifie les communautés de microorganismes qui y vivent, ce qui change son fonctionnement.
Conséquence nº3
Les animaux
Chez les invertébrés, les effets sont variables. Les détritivores, qui se nourrissent de matières végétales mortes, semblent avantagés. À l’inverse, les acariens, les coléoptères, les collemboles des berges, les escargots et les limaces sont touchés.
Chez les vertébrés, il n’existe que trois études. La grenouille verte trouve moins à manger dans les zones envahies, car il y a moins d’insectes différents. Pour les oiseaux, les deux études donnent des résultats opposés.
La renouée pousse partout où le sol a été remué : bords de routes, pistes cyclables, bassins de rétention, zones urbaines, parcs, et même autour de sites sensibles comme les stations d’épuration.
Cela rend sa gestion compliquée et coûteuse. Au Royaume-Uni, elle coûte plus de 160 millions de livres par an, soit environ 189 millions d’euros. En Europe, on estime à environ 0,54 milliard d’euros les coûts observés. Dans l’État de Washington, aux États-Unis, le programme de gestion a coûté 4,3 millions de dollars entre 2004 et 2008.
Et dans le Grand Est ?
La région est directement concernée. En 2020, les conservatoires botaniques ont établi une liste hiérarchisée des plantes exotiques envahissantes du territoire. La renouée du Japon y est classée « implantée » : présente dans les trois anciennes régions (Alsace, Champagne-Ardenne, Lorraine), elle est largement répandue, avec des impacts importants à l’échelle régionale.
La renouée de Sakhaline et l’hybride de Bohême sont classés « émergents », à propagation encore limitée. On les retrouve très souvent le long des cours d’eau et des plans d’eau.
Sa gestion, notamment la fauche, et sa valorisation avec les acteurs de l’économie sociale et solidaire feront l’objet d’un prochain article.
Implantation de Renouée du Japon le long de la Meurthe à Nancy
Crédit : Muriel BARBIER-BOILEAU
De la contrainte à la ressource
Pour que son caractère envahissant ne reste pas une charge sans solution, des scientifiques et des entreprises se sont attachés à valoriser ses rhizomes.
🥗
alimentaire
Ses jeunes tiges ont une saveur acide qui rappelle la rhubarbe.
💊
Pharmacie
La racine est inscrite à la Pharmacopée européenne, et les compléments de resvératrol du commerce en sont majoritairement extraits.
🧴
Cosmétique
Les rhizomes sont riches en stilbènes, dont le resvératrol, aux propriétés antioxydantes.
Cette piste a ses limites
Le risque de dispersion. L’étude du GT IBMA et de l’UICN France (2018) rappelle que l’exploitation d’une invasive n’est pas une solution miracle : elle peut favoriser sa dispersion, et pousser à maintenir les populations en place dès lors qu’elles deviennent une ressource.
La composition varie. La renouée de Sakhaline se distingue nettement de la renouée du Japon, l’hybride se situant entre les deux, avec des écarts d’un plant à l’autre. La forme des feuilles ne suffit pas à distinguer la renouée du Japon de son hybride : il faut contrôler chaque lot.
La qualité de la matière première. La plante pousse jusque dans des milieux très pollués, et les extraits partiellement purifiés contiennent de l’émodine, un composé aux effets laxatifs possibles. Des inquiétudes ont été soulevées sur la sécurité de certains compléments du commerce.
CONCLUSION
Familière en Asie, où ses ennemis naturels la régulent, la renouée du Japon est devenue en Europe un problème lourd de gestion. Ce même problème peut devenir une opportunité : partir de l’arrachage d’une invasive pour en faire une ressource. À condition de rester rigoureux : ne pas encourager sa dispersion, identifier précisément ce que l’on récolte et garantir la qualité de la matière première.
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